L'histoire peut se lire dans les registres du fonds Poyet

 
La saisie de toutes les informations consignées dans les 22 registres du Fonds Poyet est un travail considérable. A ce jour, plus de la moitié des 100 000 prises de vues est saisie.
Travail fastidieux qui, cependant, réserve parfois des surprises.
Ainsi, depuis quelques mois, je travaille sur le livre 13, qui consigne les prises de vues du 1° février 1940 au 17 juillet 1942, période troublée s'il en fut !
J'avais déjà noté, sur le livre précédent la quantité énorme de prises de vues pour des photos d'identité à partir de septembre 1939 ( 68 prises de vues le 12 septembre, 81 le lendemain...) et ainsi jusqu'en décembre 39.
 
Depuis 1903, j'étais habitué à enregistrer en mai des quantités de photos de communiants et communiantes.
En mai 1940, une quinzaine pas plus, et le gros des troupes en aubes et costumes à brassard blanc apparaît en octobre...
En 1941, tout rentre dans l'ordre : les communions ont lieu début juin.
Les premiers soldats anglais se font photographier le 12 février 1940. Ils arrivent en bande : Moody, Simon, Taylor, Cpunif, Murfly, Foster. C'est une journée ordinaire : 16 prises de vues dont 6 pour les Anglais.
Et c'est ainsi presque chaque jour, le 9 mars, 26 clients dont 4 anglais de la RAF. Le 23 mars, 18 clients dont 12 de la RAF, ainsi qu'un sous lieutenant français.
Le 20 avril, l'Angleterre est rue Gambetta : sur 28 clients ils sont 14, et une Miss Hurtler, de l'hôpital anglais, se joint à eux. Trois clients sont venus de Courcourt, ce jour-là, M. Prudhomme de Cramant, le Docteur Charpentier de St Martin d'Ablois, Madame Mathieu de Montmort.
 
Les derniers soldats anglais photographiés chez Poyet, le sont le 27 et le 29 avril 1940. Parmi eux, un nommé Baker, à qui
Jean Poyet enverra ses photos le 22 janvier 1949 ! comme il le fera pour Mr Pritchard, le 10 février 1949.
 
 

Rêvons un peu : nos deux soldats sont venus se faire photographier rue Gambetta, et comme c'était l'habitude, ils payaient à la commande. Brutalement évacués d'Epernay, ils ont continué leur participation à la guerre, en sont sortis vivants. Sans doute quelques années plus tard se sont-ils souvenus s'être fait tirer le portrait chez Poyet. Sans doute ont-ils écrit en notant sur leur enveloppe " Poyet à Epernay ", demandant l'envoi des épreuves en indiquant leur adresse qui a été recopiée scrupuleusement sur le registre, et avec une conscience professionnelle qui n'a jamais failli, le père Poyet (il a 76 ans en 1946) a expédié à ces deux soldats leur photo prise neuf ans plus tôt... Pourrait-t-on imaginer pareille situation de nos jours ? Garder pendant 9 années un achat qui n'a pas été réclamé ?

 
 
Le 10 mai, premier bombardement sur Epernay. Le 19, la Ville aurait reçu 200 bombes.
Entre le 17 et le 31 mai, on comptera 30 victimes civiles, victimes des bombardements ou des mitraillades sur les routes. (informations communiquées par Francis Leroy, conservateur des Archives de la Ville d'Epernay)
Le 10 mai, Jean Poyet ne fera que 3 portraits dont celui d'un membre de la RAF, le 11 mai, il n'a que 6 clients, 12 le 12 mai, 3 le 13 - on imagine les risques de circuler en ville - 3 le
14, puis le studio ferme pour ne rouvrir que le 30 mai.
Du 30 mai au 8 juin, c'est presque la vie normale pour l'atelier du photographe : entre 10 et 30 clients par jour.
Du 9 juin 1940, au 30 août 1940, pas une prise de vue, et le photographe n'est pas en vacances : c'est l'exode... Le préfet a décidé de l'évacuation de la Ville le jour même. En effet, Epernay sera occupée par les Allemands du 14 juin 1940 au 28 Août 1944 !
 
Mais ce n'est que début novembre qu'on voit apparaître dans le registre des noms à consonance allemande : Spielgehalder, Worner, Einecker le 2 novembre 1940. Le 8, ce sont Sawror, Kalfass Paul, Schulze. Le 15, ils sont 8 sur 9 clients dans la journée.
Et ainsi, régulièrement, l'envahisseur teuton remplace l'aviateur anglais dans le salon du photographe, maintenant un chiffre d'affaires régulier.
Et puis, curieusement, à partir du 12 avril 1941, plus un Allemand chez le photographe : ils ont été presque tous expédiés sur le front russe...
Ainsi, sans une annotation, on trouverait presque du sens historique dans le parcours de ces gros registres, sur une période de guerre qui fut tellement difficile pour toute la population champenoise.
 
Pas d'annotation, ou presque comme en témoigne ce cliché d'une page de ce registre du 16 janvier 1941.
 
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