Il y a une quinzaine d'années, interrogeant un expert parisien réputé dans le domaine de l'estimation de la valeur des photographies, Pierre Reiner, sur la valeur du Fonds photographique Poyet, constitué de négatifs, il me répondit - et il avait raison- qu'un négatif n'avait aucune valeur marchande, et en effet, ce sont les tirages d'époque, les fameux " vintages " qui s'arrachent à prix d'or dans les ventes.
Mais si notre fonds Poyet ne vaut pas grand-chose en termes marchands, - mais qui penserait à le vendre ? - en revanche, quel trésor ethnographique ! Plus encore.
Les tirages ne montrent jamais la surface totale du négatif et bien des retouches, bien des compromissions, bien des " fautographies " y sont dissimulées.
Les bébés vont nous aider à découvrir les dessous de la photographie d'atelier
Le premier
bébé photographié par Jean Poyet fut sa
fille Marguerite, ci-contre, dans les bras de sa Maman,
Berthe, l'épouse de Jean Poyet, en mai
1898. Il était alors
photographe à Paris, et ne savait pas encore que les
photos de son futur fils, Fernand, seraient prises quatre
ans plus tard à Epernay
A cette époque, le
bébé soigneusement langé était
photographié dans les bras de sa mère, ou plus
souvent de sa nourrice, car la photo n'était pas
encore entrée dans les murs
populaires.
Les premières photos de Fernand sont beaucoup plus
facétieuses. Jean Poyet vient de s'installer à Epernay
et parmi les matériels trouvés chez son
prédécesseur, Monsieur Delzor, mort accidentellement
par empoisonnement, se trouvait cet énorme objectif qui donna
à Jean Poyet l'idée d'une nouvelle théorie sur
la venue des enfants au monde. Les petites filles naissaient alors
dans les roses, les petits garçons dans les choux. Le sien
allait apparaître dans un objectif

Dans l'une des boites
contenant les photos de la Famille Poyet se trouvaient ces
deux plaques : deux prises de vue à quelques secondes
d'intervalle (voyez la position des doigts du
bébé). Un rapide maquillage du négatif,
y compris pour effacer les deux doigts de la main gauche de
la maman, et le tour est joué
Le premier bébé photographié commercialement
par Jean Poyet apparaît sous le numéro 3001 au nom de
Emile Mercier.

L'enfant est tenu par sa
nourrice, mais on devine qu'elle n'apparaîtra pas sur
le tirage. Le maquillage est fait
côté verre de la plaque négative,
à la gouache rouge.(on notera que le tirage en
positif transforme le rouge en bleu-vert...) La photo a
été prise le 1° avril 1906.
Les premières années d'activité de Jean Poyet
ne débordent pas de bébés : seulement 12 photos
sur 1497 entre 1903 et 1918.

Prises de vue n° 6005
et 6007 Pour Madame Salmon
Mercier, le 30 mars 1909, le bébé est
photographié dans les bras de sa nourrice, mais la
tablette et le coussin apparaissent. La nounou est
là, gare aux chutes
Le style se plante, petit à petit : deux standards vont se
dégager :

![]() Le bébé assis sur un cousin, chemise blanche et épaule dénudée. |
Non, ça n'a rien à voir avec les bébés, c'est juste pour montrer que la même sellette peut servir à autre chose qu'à exposer des bébés Nous sommes à Epernay, non ? |
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ou le bébé tout nu, toujours sur la même tablette. A partir de 1919, la clientèle des bébés se renforce : 7, 30 % des prises de vue entre 1919 et 1922, léger fléchissement entre 1922 et 1924 : 6,95 %. Une nette remontée entre 1925 et 1927 à 9,33 % pour ensuite se stabiliser autour de 500 prises de vue par an sur près de 6000, et ce jusqu'en 1937, les clichés postérieurs n'ayant pas encore été enregistrés. Et sur beaucoup de prises de vue apparaissent les difficultés de cette pratique. Jean Poyet, d'après le témoignage de son fils recueilli en 1991, avait avec les bébés une patience à toute épreuve.(voir bulletin n°1) Il photographia son dernier bébé quelques jours avant son décès en 1956, à 86 ans ! |
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Le bébé façon bête sauvage, sur une fourrure.
Très souvent deux prises de vue sont nécessaires pour obtenir une expression" photogénique ". On remarque que c'est la prise de vue de droite qui a donné lieu à tirage : le bras préveneur de chutes est caché par maquillage ! |
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Le bébé " plein hiver " (la photo a été prise en juin 1936...)
On notera le bras maternel évidemment maquillé au tirage ! |
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Le bébé décidément mieux assis sans coussin qu'avec |
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Et inévitablement, le bébé malheureux, qui ne veut rien savoir Malgré la présence de sa Maman, juste derrière |
Et pour conclure, même si nous quittons un peu la sphère des bébés, je ne résiste pas à l'envie de vous montrer cette photo de famille dont le négatif dévoile les artifices de la prise de vue Cliché n° 3454 du 4 septembre 1906 (Mme Thomas Auban)