MEMOIRE DE CAVISTES II
par Rachel Payan, collectrice de
mémoire
L'entrée dans le métier est
souvent une histoire de famille. En effet nombre de cavistes
interrogés sont entrés dans une maison avec l'appui
d'un membre de la famille qui y travaillait déjà. Il
arrive néanmoins qu'un jeune n'ayant pas de parents dans la
maison voire même dans le métier, souhaite se dirige
vers les métiers des caves.
Certains se présentèrent par
une candidature spontanée auprès de la maison ( la
présentation d'un parent ou une lettre du curé de bonne
recommandation est parfois demandée pour ces jeunes qui n'ont
souvent qu'à peine 14 ou 15 ans). D'autres commencent par les
centres d'apprentissage et l'obtention du Certificat d'Aptitude
Professionnelle avant d'être réellement salariés.
Nous parlons alors ici de la première moitié du
20ème siècle.
Les centres d'apprentissage
A Epernay, le
bâtiment du " Centre professionnel des jeunes ouvriers
cavistes " aujourd'hui. Photo R.
Payan
|
Seulement deux centres
d'apprentissage concernant les métiers des caves
semblent pour l'instant avoir existé, le premier
à Epernay et le second à Reims.
Le Centre Professionnel des jeunes
ouvriers des caves d'Epernay a vu le jour en 1929. Il est
initié par le groupement des chefs de caves d'Epernay
dont les membres appartiennent à la Corporation des
Tonneliers dont M. Tixier tient la présidence et M.
Emond la vice-présidence.
|
Eclaireur de l'Est, 27
Octobre 1929
|
|

|
- Le Centre professionnel se
situait rue du Professeur Calmette à Epernay. Le
centre devient propriétaire du bâtiment
après négociation auprès de la
municipalité d'Epernay à partir du 29
novembre 1945, l'occupation des locaux étant
antérieure.
- Le centre s'adresse d'une part
aux jeunes déjà en activité dans les
maisons de Champagne et d'autre part à des jeunes
n'ayant pas encore travaillé.
- Qu'en est -il du type
d'enseignement dispensé ?
- La formation propose deux
orientations, cave ou tonnellerie. Dans la section cave,
on trouvait deux spécialités : remueur ou
dégorgeur. Elle consiste en quelques cours
théoriques et pratiques selon la
spécialité mais on note aussi des cours de
sociologie, d'économie domestique, de bricolage,
d'hygiène et des voyages d'étude.
L'essentiel de la formation étant basé sur
un stage en maison de longue durée.
- On remarque également que
la priorité d'inscription est ouvertement
donnée aux enfants des ouvriers et personnels du
champagne. Une pratique qu'on peut qualifier de
corporatiste.
-
- En 1949, c'est en tombant sur ce
type d'article ( voir à gauche) que le père
de H.G. pousse son fils à s'inscrire.
- " C'est-à-dire que
j'avais pas de travail en sortant de l'école.
C'était un débouché et puis disons
que c'est ce qui payait le mieux à Epernay "
[HG 25112005]
- Ce centre fonctionne comme une
association et la plupart des professeurs sont
généralement des professionnels. Ainsi Mr
Rondeau qui dispense les cours de tonnellerie a
lui-même son propre atelier de
tonnellerie.
- M. Emond, chef de cave chez Pol
Roger (1929-1954), donne les cours d'nologie. La
maison Moët et Chandon met également un
remueur à disposition du centre.
- Pendant ces trois années
d'apprentissage, les jeunes sont amenés à
faire des stages rémunérés dans
différentes maisons. A.N., caviste
retraité, passé également par le
centre raconte :
- " J'ai fait six mois, la
première année, à la maison
Moët et Chandon. Je suis retourné au centre
six mois. La deuxième année, j'ai fait six
mois chez Ayala, et puis la troisième
année, la maison Ayala m'a redemandé six
mois. Et à la fin du stage, j'ai été
embauché à la maison Ayala
"
- [AN
09032005]
-
|
Le centre veille à ce que les jeunes puissent être
directement embauchés à la suite de leur
apprentissage.
Les trois années de formation et de
stage en maison sont sanctionnées par un diplôme, le
C.A.P.
|

|
" On a passé le CAP avec
un examinateur. Il fallait dégorger. On a
dégorgé 5 bouteilles, on n' en a pas fait de
plus ! C'était pas 1300 par jour comme on faisait
dans les autres maisons ! " [HG
25112005]]
|
- .Les métiers de cave atteignent
dans les années 50 leur âge d'or. Le travail se
mécanise et la main d'uvre est moins
recherchée. Il est de plus en plus difficile de placer les
élèves à la fin de leur formation. En 1954,
le problème est déjà évoqué en
assemblée. En 1959, sous la présidence de
René Philipponnat, chef de cave chez Moët et Chandon,
le centre sera officiellement fermé.
-
- Un centre d'apprentissage a aussi
existé à Reims, du temps de l'occupation, dans les
années 1940. Il semblerait qu'il soit de l'initiative du
gouvernement de Vichy. Il se situait rue Ponsardin.
- Un ancien ouvrier caviste qui y fut
envoyé, explique que les plus jeunes ouvriers des maisons
de Reims devaient obligatoirement passer par ce centre. Il ajoute
:
-
- " On était un petit peu
encadré. Si vous voulez on était habillés en
bleu, on nous avait fourni des bleus de travail et le
béret, je ne sais pas vous êtes jeune, vous n'avez
pas connu ça, la milice avec notre béret et puis on
était un peu encadré. Le matin, on levait le drapeau
devant la photo du maréchal Pétain et puis on
chantait tous les matins "Maréchal nous voilà" , ils
nous imposaient ce système, mais enfin, c'est comme
ça, et puis on n'y pensait pas, à 14 ans. " [JD
16062006]
-
- Ce centre proposait de nombreuses
spécialités : Vannerie, tonnellerie, menuiserie,
cave
D'après les anciens qui ont pu en parler il
semblait fonctionner de la même façon que le Centre
d'Epernay, mais nous manquons d'informations à ce
sujet.
- Il disparaît néanmoins,
dès la fin de la guerre.
- Premiers pas de cavistes
- Les maisons qui reçoivent des
stagiaires finissent souvent par embaucher le stagiaire, celui-ci
étant formé, il peut directement prendre un poste
plus technique alors que celui qui ne connaît pas du tout le
métier commence par les tâches les plus simples.
Toutefois, comme le précise le caviste, malgré le
diplôme et une certaine expérience, le jeune ouvrier
des caves n'a pas encore le métier en main.
- " Celui qui n'avait pas le
diplôme fallait qu'il apprenne tout de A à Z, mais ce
n'est pas pour ça que sorti du centre des cavistes on
savait tout. On a beaucoup appris, bien après, avec les
anciens. " [AN 09032005]
- La plupart de ces jeunes entrent
néanmoins sans aucune formation dans les caves. Ils
occupent alors les postes les plus simples.
- " Je suis rentré en 41. Donc on
rentre, on est gamin, ce que l'on appelle gamin de chantier : on
fait de l'entretien des chantiers, du balayage, des menus services
et puis c'est tout. Et on fait ça pendant quelques mois.
Après, au fur et à mesure, vous rentrez un peu dans
le métier. " [JD 16062006]
- Et comme l'expliquent certains cavistes,
même avec son seul certificat, un caviste pouvait
espérer gravir les échelons.
- " A cette époque, on entrait
certificat en poche le plus souvent dans une maison de champagne
puis suivant le caractère et les ambitions du jeune
ouvrier, l'apprentissage " sur le tas " pouvait mener à une
place de maîtrise voire même de cadre. " [JCG
02032005]
-
-
- Ainsi, s'il n'était pas
passé par un C.A.P. ou un B.P., le jeune ouvrier qui
entrait en cave était relégué aux
tâches les plus simples mais non moins importantes. Tout
d'abord, à 13 ou 14 ans il n'était pas en mesure
d'accomplir des tâches requérant force et endurance
puis, bien souvent il ne connaissait rien au métier. Il se
trouvait alors à porter les messages, à secouer les
bouteilles ou rouler la gaillotte vide à la bricole,
à chopiner sur le chantier de
dégorgement
|

|
- " J'ai occupé mon
premier poste à 14 ans, ça a
été si vous voulez je faisais un petit peu
la liaison entre les services, je faisais le courrier.
J'allais à l'habillage, à la
comptabilité, c'est moi qui faisait, un p'tit peu
le trait d'union si vous voulez. Et puis ensuite, j'ai
commencé à faire des petits travaux en
cave, à apprendre et petit à petit j'ai
gravi les échelons comme ça. J'ai
commencé en rentrant, mon premier poste ça
a été chopineur ! "
-
- Si vous ne connaissez pas cette
fonction, je vous laisse y réfléchir et
vous trouverez dans le prochain bulletin le détail
de ce travail.
|
Je retracerai aussi par la suite les
différentes fonctions et tâches du travail en cave avec
en plus des illustrations notamment du fonds Poyet. Avant que la
mécanisation ne remplace peu à peu l'homme par la
machine, les métiers des caves présentent en effet une
très grande diversité d'opérations et donc
d'outils. Chaque spécialité correspond à un type
de qualification. Il y a en effet les différents chantiers :
la bricole, le remuage, le dégorgement, le cercle. Et dans
chaque chantier, il y a différentes fonctions qui ne
requièrent pas la même qualification. Ces métiers
étant liés à un savoir-faire qui peut
s'acquérir avec le temps. En plus d'une certaine
sécurité d'emploi renforcée et d'un salaire
honnête, les possibilités d'ascension dans les
métiers pouvaient alors offrir une bonne motivation aux jeunes
qui entraient dans les caves.
A suivre
Retour au
sommaire du bulletin n° 5