Métier : Collecteur de mémoire par Rachel Payan
Dans le bulletin
précédant, javais exposé le
rôle du collecteur de mémoire. Je promettais de
développer, dans ce numéro, les orientations
de la mission «mémoire vivante en
Champagne » mise en place à la Villa
Bissinger et dessayer de montrer lapport
dune telle démarche.
La motivation et les
premiers objectifs du projet

Le projet « Mémoire Vivante en Champagne » sest mise en place à la Villa Bissinger en 2000. (siège de l'Institut International des Vins de Champagne). Au terme dun siècle, les Hommes prennent recul sur leur histoire. La Champagne viticole a connu une évolution importante pendant le XXème siècle, entre les guerres, un développement accru de la mécanisation et de lautomatisation, la naissance des coopératives, larrivée de la manipulation dans le vignoble, etc. Lhistoire est loin dêtre encore écrite et la mémoire peut se perdre rapidement. Les hommes qui en ont connu les transformations ont en partie disparu. Bien quil reste encore des témoins de lavant Seconde Guerre Mondiale, le temps file. Vous me direz, « il reste les archives ! » Les historiens connaissent bien cet outil. Néanmoins, comme je lai noté la dernière fois, la collecte de mémoire se situe légèrement en amont. Elle vient créer de larchive et perpétuer un processus de mémoire en mettant en place une transmission directe (et indirecte). A lheure de laudiovisuel, les porteurs du projet ont ainsi choisi la caméra comme outil. Il sagit alors de débusquer cette mémoire vivante en recueillant le témoignage des anciens à travers leur vécu, leur actions, leur souvenirs. Puis, de tenter ensuite darchiver et valoriser ce fonds.
La mise en place dun collecteur de mémoire, lévolution des objectifs
Différentes personnes ont pris par au projet. Yves Chauvé fut le premier collecteur de la maison. Il a compilé un ensemble dentretiens auprès de nombreuses personnalités marquantes et représentatives dans lhistoire récente du champagne, tant du côté du vignoble que du côté du négoce. Il avait dailleurs animé en 2001 une table ronde sappuyant sur deux films réalisés à partir du fonds dentretiens. Il y présentait un premier point de la collecte sur la construction de la Champagne au XXème siècle.
Un poste de collecteur de mémoire a ensuite était créé par la Ville dAÿ en 2002. Christèle Mahmoudi a alors intégré le projet le temps dune année pendant laquelle elle a recueilli des témoignages auprès de champenois de divers milieux, réalisant quelques entretiens précieux sur la vie locale.
Depuis 2004, il a été important de conclure le projet de collecte entamé par Christèle Mahmoudi avec un groupe danciens de la Communauté de commune de la Grande Vallée de la Marne. A lOccasion de la Semaine Bleue 2005, une exposition de portraits réalisés par Guillaume GELLER accompagnés de textes, permit de présenter lanimation réalisée avec la maison de retraite dAy.
Nous avons ensuite tenté dorienter de façon thématique le projet « Mémoire Vivante en Champagne viticole », en essayant de ne pas oublier la contrainte chronologique. La recherche des informateurs et la collecte de témoignages sest tournée ainsi depuis deux ans sur plusieurs thèmes : Les caves champenoises et les savoir-faire du vin en cave, la vigne et les pratiques viticoles et la Deuxième Guerre mondiale. améra comme outil. Il sagit alors de débusquer cette mémoire vivante en recueillant le témoignage des anciens à travers leur vécu, leur actions, leur souvenirs. Puis, de tenter ensuite darchiver et valoriser ce fonds.
Les caves champenoises
La démarche Parmi les thèmes de la
collecte, la cave champenoise a rapidement retenu
lattention. Elle occupe une place importante en
Champagne tant dans le discours, que les Maison et vignerons
développent autour du produit et de la région,
que dans son rôle dans le processus
délaboration des vins de Champagne. Il
était nécessaire de prendre connaissance de ce
qui avait pu être écrit sur la cave dans un
premier temps, puis d interroger les champenois sur la
cave afin de comprendre le sens quelle prend pour eux,
lexpérience, les souvenirs, les savoirs et
savoir-faire qui lui sont associés. A partir dun guide
dentretien, une série de témoignages
orientés à la fois autour des personnes et de
leur métier ont été
réalisés. La collecte pourrait se faire ad
æternam, puisque chaque personne apporte toujours de
nouvelles informations, un nouveau regard
Et il est
bien difficile parfois de se dire « stop, faisons
le bilan et changeons de
sujet ! ». A travers les entretiens ainsi
recueillis, de nombreuses possibilités soffrent
ensuite au collecteur. Analyser le corpus et mettre en
évidence des représentations collectives,
repérer les sens forts
La collecte de
mémoire prend aussi en compte une dimension
temporelle. Le témoignage permet alors de recomposer
lhistoire de la personne et du groupe. On comprend
bien que ce fonds dentretiens représente un
matériau brut dune grande richesse mais
quil est nécessaire de le retravailler pour le
valoriser. Et la tâche nest pas
aisée. Cest par tâtonnement que
peu à peu nous trouvons les moyens de mettre en place
un tel projet. La tentation est aussi parfois grande de se
disperser tant parfois la diversité des sous
thèmes est importante.

Les multiples fonctions et perceptions de la cave champenoise
Pour essayer dillustrer lintérêt de cette collecte, je prendrais lexemple de la collecte concernant les Caves Champenoises.
Dans le discours commun, du moins tel que jai pu le percevoir en arrivant dans la région, la Cave dite champenoise est souvent associée à cet espace sous-terrain, humide, creusé dans cette craie à bélemnites propre à la région. Sur le terrain et dans le discours des informateurs, la cave de craie pure creusée à 20 ou 40 mètres sous terre -bien quexistante- correspond aujourdhui plus à un idéal de la cave champenoise quà un type de cave dominant. Dans les témoignages recueillis, sil apparaît que certains vignerons creusèrent à même cette craie leur future cave, dautres se sont heurtés à la réalité géologique du terrain(le sable, le grès, largile ). En outre, dans lAube, les vignerons qui possèdent encore des caves de construction traditionnelle, me montrent leur cave creusée à ciel ouvert, leur voûte en pierre de calcaire dur et maçonnées affleurant la surface.
Un vigneron qui a construit sa cave selon le style traditionnel de lAube évoque bien cette réalité dailleurs :
« Dune part y avait pas la facilité dopérer un stockage du champagne, les caves nétaient pas assez importantes. Dans la Marne quest ce quon fait on prend son pic et sa pelle et on tape, et on sort, et on sfait une cave dans la craie, tandis que nous, on n a pas la possibilité. Cest la raison pourquoi il ny a aucun négociant qui sest installé. » [B.R. 30/09/2004]
On perçoit également dans ce propos tout lenjeu qua pu représenter la cave dans le développement de la manipulation du vin de Champagne.
Lusage du béton a également changé fortement le paysage des caves depuis les années 50. Lusage de ce matériau sest très vite répandu surtout avec linvention de la climatisation. Un inventaire des caves en Champagne permettrait peut-être de rendre compte de leur présence effective.
Au-delà de ce premier
constat, une analyse bien que sommaire- du fonds de
collecte montre surtout la profusion de sens qui gravitent
autour de la cave en Champagne.Loin dêtre
associé à un espace déterminé et
fixe, la cave est : - lattribut de tout vigneron
« Un vigneron sans cave, ce nest pas
un vigneron - le lieu de repos du vin
« Cest un peu la chambre où dorment
les bouteilles » selon une vigneronne
retraitée, - un espace de travail :
« Cest là où se fait tout le
travail de la bouteille », fonction dautant
plus importante en Champagne où une importante
manipulation succède à la mise en
bouteille. Certains informateurs
étendent même le sens du terme cave à
lensemble du bâtiment vinaire. Ces exemples montrent les multiples
fonctions et représentations auxquelles est alors
associée la cave dans le discours des Champenois.
Selon sa pratique du lieu, la mémoire quelle en
a hérité, chaque personne met en place ces
propres représentations, valorise certaines fonctions
de la cave. Un vigneron, un nologue ou un ouvrier
caviste sapproprie en effet cet espace à sa
façon. Par le croisement de ces
témoignages, de ces mémoires
particulières, entre eux et avec dautres
données (livres, archives), peut émerger un
nouveau regard sur une mémoire collective du monde du
Champagne. Il sera alors tout aussi important de laisser
circuler cette mémoire recueillie. Le recueil de ces témoignages
permet également de conserver une trace de
lexpérience des anciens, dun mode de vie
qui a bien changé mais également de
lhistoire locale. Il constitue alors une
matière intéressante pour la mise en place
dexpositions, voire même comme nous en avons le
projet, pour le spectacle vivant.

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