Portrait de village, portrait d'une Oryate. 'Rachel Payan'

Samedi 4 Novembre. Temps de bruine. A Oiry, dans la salle de l'ancienne école, à peine le déjeuner achevé, les premiers habitants arrivent le pas hésitant, le regard curieux. Entre les candidats aux portraits et les Oryats et Oryates venus découvrir quelques ancêtres mis en boîte par Poyet, Mme Jardin appelle mon attention. Il faut dire qu'on me la désigne aussi comme l'une des doyennes du village et qui n'a pas la langue dans sa poche !

Madame Jardin saisie par notre photographe

 

D'une voix dans les aigus, un peu enrayée, aux intonations bien marquées, elle commente les photos avec une ancienne Oryate qui l'accompagne. Le jeu consiste souvent à resituer la personne dans le village où retrouver son prénom. Sous ses exclamations, contrastent les visages figés qui se balancent , suspendus à un fil par des pinces à linge, dans la salle de billiard.
Pendant que Mr Perchat découvre les photos de mariage de ses parents, voilà madame Jardin qui tombe nez à nez avec le portrait d'une femme dont la jeunesse demeure suspendue à jamais sur le papier.
" C'est ma mère, cette jeune femme ! Elle avait 16 ans, elle s'appelait Raymonde, Raymonde Boudaille".
 
Sa voix expressive et le nombre de ses souvenirs me décident à lui proposer un rendez vous où elle pourrait raconter son histoire et la vie à Oiry.
Guillaume, notre photographe attitré ne manque pas de lui tirer le portrait. Un portrait tout en douceur !
Le jour de l'entretien une de ses sœurs est aussi présente ce qui donne une dimension encore plus animée au témoignage.
Colette Jardin est née en 1930 à Epernay, mais elle n'y reste que quelques mois. Ses parents préfèrent retourner à Oiry , d'où est originaire sa mère, pour qu'elle puisse y respirer le bon air.
Son père est menuisier, sa mère sera lavandière, sur le tard, mais passera le plus long de son temps à élever ses enfants " on était à 6 tout de même ! " et s'occuper des tâches domestiques, ô combien fastidieuses, à une époque où l'eau courante n'existe pas encore, la machine à laver encore moins.
Laissant libre la parole des deux dames, les voici qui tentent de remonter le chemin des souvenirs à Oiry.
" J'ai suivi ce qu'il y avait à Oiry parce qu'il n'y avait pas grand chose ! "
Enfin quand même sa sœur lui rappelle les fêtes. Sa mémoire s'envole alors quelques dizaines d'années plutôt :
" il y avait la fête des mères, et puis des fois, on était habillé en fleur, deux par deux, et puis - elle se met à chanter - " Ah cueillez les blancs muguets, le muguet couleur de neige, venu avec les bleuets pour garnir le cortège ".
Elle se lance dans une énumération des fêtes qui se tenaient au village dans son temps. " Alors on faisait par an, la Sainte Barbe, c'était les pompiers. … Ils faisaient Saint Eloi, la fête des agriculteurs mais nous on y participait pas. 'Y avait la fête des mères, le 14 juillet …la fête-Dieu. Et puis 'y avait " la fête ". Et la fête, c'était la fête, tout le monde invitait quelqu'un dans sa famille. 'Y avait une boutique mais c'était la fête ! "
" La fête ", c'est celle du village.
" On ne fait plus ça maintenant, 'y avait, je vous mens pas, une boutique. 'Y avait une boutique ! Et très rarement un manège. 'Y avait pas la place. "
La boutique de nougat, elle était tenue par monsieur Meyer.
" Oh il faisait des sucres d'orge, avec des amandes, mmm ! La grand-mère me disait toujours " tu me ramènes un sucre d'orge aux amandes ! " 'Y en a plus non plus de ça ! On n'en trouve plus, 'y a plus !
Et bien vous auriez vu le monde fou au bal, on était serré comme des coings ! 'Y avait un pick-up au bal" Et la voilà repartie à chanter : " Dis moi Léon pourquoi qu'tu me fais la tête ? Dis moi Léon, dis le moi oui ou non ! "
Elle finit dans un fou rire partagé avec sa sœur.
Elles avaient une belle petite commune " on était bien, c'était chez nous ".
" Le dimanche, il y avait la JAC, la Jeunesse agricole catholique. Alors c'était organisé par monsieur le curé si on veut, puis y avait des dames qui nous prenaient et là on faisait des petites scènes, on se promenait , on chantait, on faisait même du théâtre à Plivot. Tous les ans, l'hiver, pièce de théâtre. Avec la JAC on faisait les coupes de la joie, ça c'était à chalons. On apprenait un chant et il fallait que tout le monde chante en même temps et fasse le même geste, c'était beau ça ! "
A Oiry il y avait un familistère, le café de la mairie de Mme Toussaint et un café à la gare. Les boulangers, les bouchers, les fromagers, c'était du monde qui passait .
Et quand les produits arrivent dans l'assiette cela donne des repas d'une grande simplicité. Un peu de fromage blanc de temps en temps et le soir une soupe parfois une tartine de confiture et au lit.
" Mais il y avait aussi la panade ! Ah la panade ! On en a mangé de la panade ! Oui c'est des croûtes de pain, parce que les croûtes on ne jetait pas, on ne jetait pas de pain. Donc des croûtes de pain qu'on trempait dans de l'eau, c'était bien trempé et après on les faisait bouillir dans du lait. Si on avait du beurre, on mettait du petit bout de beurre, parfois des œufs et puis on mangeait ça, mais alors ma sœur elle n'aimait pas ça ! Mais 'y avait rien d'autre ! C'était à la place de la soupe "
Poursuivant la quête de ses souvenirs de jeunesse. Elle se rappelle de sa sœur qui allait sur la rivière chevauchant des bottes de joncs jusqu'à Plivot. En ce temps là, les filles avaient alors pour tout maillot de bain une vieille jupe cousue dans l'entrejambe. Enfin, le plus souvent c'était en barque qu'il allaient faire un tour sur la rivière. Beaucoup d'habitants avaient des barques à cette époque-là. On allait à la pêche, on mettait des nasses qu'il fallait relever ensuite.
Nous voilà revenu à l'histoire de Madame Jardin. Après le certificat passé à 14 ans, elle va quelques mois en école ménagère mais doit rapidement retourner garder ses frères et sœurs comme sa mère est opérée de la grande opération.
Puis, cherchant du travail, elle trouve une place à la cartonnerie, une petite usine de boîtes à parfum, à Epernay, rue de la fauvette. Elle aimait faire ces petites boîtes. Mariée en 1957, elle met au monde un petit garçon quelques années plus tard. Elle continue quelque temps de travailler chez elle pour la cartonnerie, puis finalement se consacre à l'éducation de son enfant. Elle est ensuite employée par la commune de Oiry qui compte alors 300 habitants. Entre autres fonctions elle occupera celle d'appariteur et ce jusqu'en 1990 !
" Alors au début, moi quand j'étais gamine on a toujours connu ça, c'était le garde champêtre qui avec son tambour annonçait ce qu'il se passait dans la commune- Puis ça était un autre monsieur. Alors monsieur Sablin, lui, il n'a pas voulu le tambour, il a pris une cloche. Puis il est tombé en paralysie et on m'a dit toi tu vas le faire…Un appariteur, il annonce les avis qui viennent de la mairie. Alors j'annonçais les crues de la Marne, Important ça, parce que tout le monde avait des bêtes dans les prés. Il fallait annoncer vite fait la crue de la Marne comme ça les gens savaient qu'il fallait qu'ils aillent chercher leurs bêtes. J'annonçais la venue du percepteur, parce qu'à cette époque le percepteur, il venait régulièrement à la mairie pour se faire payer les impôts. J'annonçais la caisse des incendiés de la Marne, j'annonçais toutes sortes de choses ! J'ai annoncé la mort de De Gaulle ! J'annonçais quand le boulanger ne pouvait pas faire de pain. Il prévenait le maire qu'il n'y aurait pas de pain. J'annonçais des tas de choses !
Alors, comment ça se passait, et bien j'avais mon papier de la mairie, mon vélo, mes sacoches. Je mettais ma cloche dans ma sacoche. Puis j'allais à vélo et je m'arrêtais par place. Alors je sonnais, je sonnais jusqu'à temps que les gens sortent et je récitais mon truc. "
 
Ils sont nombreux les souvenirs téléscopants que déballe la mémoire laissée libre de s'exprimer. Pendant près d'une heure, Madame Jardin et sa sœur racontent ainsi ces détails du passé donnant vie à une époque révolue, au Oiry d'autrefois.
Difficile sur le papier de rendre la richesse de l'oralité, ces petits extraits nous plongent toutefois facilement dans ce quotidien qui peut paraître pour certaines générations bien lointain.
Tous nos remerciements à Madame Jardin qui a bien voulu le temps d'une rencontre livrer ses souvenirs si vivants.
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